Laimosemion agilae Crique Soumourou GMRWZ 09-
Laimosemion agilae
Un classique pour s’initier au monde des Rivulus
Pascal Bouchery
Sa robustesse et sa reproduction relativement facile en font un excellent point d'entrée pour qui souhaite découvrir les Rivulus, ces poissons fascinants dont on découvre chaque année des espèces nouvelles dans les profondeurs de la forêt amazonienne.
Une espèce des trois Guyanes
Laimosemion agilae (anciennement classé dans le genre Rivulus, sous le nom Rivulus agilae) a été découvert pour la première fois par Geay en 1902, avant d’être formellement décrit un demi-siècle plus tard par Hoedeman. Son nom fait référence à la localité type, une crique entre Agila sur le fleuve Surinam et Berlijn sur le fleuve Para, au Suriname.
Sa distribution couvre une grande partie du plateau des Guyanes : on le trouve en Guyane française, au Suriname et au Guyana, ce qui en fait l’un des killis les plus largement répartis de la région. En Guyane française, de nombreuses populations ont été découvertes, principalement dans une large bande littorale entre l’Oyapock et l’embouchure de la Mana-Mahury, mais l’espèce est présente également en plusieurs endroits de l’intérieur, jusqu’aux abords du Parc Amazonien de Guyane, toujours sur des terrains n’excédant pas 300 mètres d’altitude.


Le biotope naturel : des criques forestières

Habitat typique des rivulus amazoniens : une crique très peu profonde sur un lit de sable blanc – © Mélanie Dinane
Laimosemion agilae vit aux abords des petits cours d’eau, localement dénommées « criques », dans des mares forestières de quelques centimètres de profondeur seulement, généralement sur un lit de feuilles ou un fond sablonneux. Ces eaux « noires », typiques du plateau des Guyanes, doivent leur teinte aux tanins libérés par la décomposition de la matière végétale (feuilles mortes, bois immergé) : elles sont donc naturellement acides et très peu minéralisées, avec une température équatoriale stable toute l’année, autour de 22 à 25 °C.
L’espèce se rencontre dans des secteurs ombragés, parfois aussi ensoleillés en zone de forêt dégradée ou de savane, souvent en grand nombre. Elle cohabite avec plusieurs autres killis du même complexe écologique comme Laimosemion xiphidius, Anablepsoides igneus, Anablepsoides lungi, Anablepsoides urophtalmus, ou encore au Suriname Anablepsoides amphoreus ou Anablepsoides stagnatus, preuve que ces habitats naturels abritent une diversité de rivulidés remarquable pour des surfaces d’eau parfois minuscules.


Deux biotopes naturels de Laimosemion agilae en Guyane (1) et au Suriname (2) – © MNHN Inventaire du Patrimoine National
Un trait comportemental remarquable de cette espèce – même si elle le partage avec d’autres Rivulus – est sa capacité, à quitter temporairement l’eau. Les poissons recherchent les limites extérieures des criques et se déplacent sur la terre ferme pour rejoindre des mares isolées, où ils se nourrissent de larves de moustiques et d’autres insectes. Ce comportement s’explique par la nécessité de coloniser de nouveaux points d’eau lorsque le niveau baisse ou que la mare d’origine s’assèche partiellement. En aquarium, ce trait a des conséquences très concrètes qu’il ne faut jamais négliger (voir plus bas).


Laimosemion agilae dans son habitat naturel de quelques centimètres d’eau, dans une flaque encombrée de débris végétauxe (Guyane) – © MNHN
Variabilité des patrons de coloration
Les mâles présentent une grande variété de patrons de coloration selon les localités. Les spécimens les plus colorés proviennent souvent de la Guyane française, avec la présence d’orange soutenu sur l’arrière du corps et les nageoires impaires, ainsi qu’une bande noire bien marquée sur le bord inférieur de la nageoire caudale. Les spécimens du Suriname voisin sont d’apparence plus bleutée, la bordure noire est moins prononcée mais elle est surmontée d’une bande jaune intense. Enfin les populations du Guyana, les plus à l’ouest, présentent davantage de bleu sur le corps, et les bordures noire et jaune sont souvent absentes ou peu marquées.


Deux formes orangées de Guyane
Élever et reproduire L. agilae
Maintenance
Reproduction
Laimosemion agilae est un poisson robuste, peu exigeant, donc bien adapté à un amateur qui veut s’initier aux Rivulus. Un volume modeste suffit : de petits bacs de reproduction d’environ 30 x 20 x 20 cm lui conviennent. Mais ils doivent impérativement être équipé d’un couvercle hermétique, sous peine de retrouver des poissons desséchés au sol. Ce comportement sauteur, hérité de son mode de vie dans la nature où il franchit la terre ferme pour rejoindre d’autres points d’eau, se manifeste tout autant en aquarium.
L’eau sera modérément acide à neutre, et très douce. On peut disposer en guise de fond une litière de feuilles de chêne qui libérera des tanins tout en reproduisant d’assez près les conditions du milieu naturel.
Une filtration à débit très modéré complètera l’ensemble, mais celle-ci n’est pas indispensable si des changements partiels d’eau sont faits à intervalles réguliers.
Comme la plupart des Rivulidae, L. agilae est un carnivore strict qui refuse généralement toute nourriture sèche ou en flocons. Une alimentation exclusivement vivante donne les meilleurs résultats.
La reproduction ne pose pas de difficulté particulière. Les œufs, assez gros par rapport à la taille des poissons (1,3-1,5 mm), sont déposés en petite quantité chaque jour, dans la mousse aquatique ou sur les mops, souvent dans la partie la plus haute juste en-dessous de la surface de l’eau. L’espèce n’est pas très prolifique : de l’ordre de quelques œufs par jour et par femelle, avec un maximum autour de cinq œufs quotidiens. Il convient donc de prélever la ponte régulièrement, tous les deux ou trois jours, en manipulant les œufs avec délicatesse, car l’expérience m’a montré qu’ils peuvent être assez sensibles au toucher. Sans que ce soit lié à la saisonnalité, on note aussi des périodes durant lesquelles les poissons ne pondent pas. De nombreux éleveurs ont signalé qu’une faible profondeur d’eau, de l’ordre de 10 centimètres ou moins, semblait favoriser le frai.
Comme avec beaucoup de Rivulus, j’ai obtenu de meilleurs résultats avec une incubation en eau plutôt que sur tourbe; cela suppose néanmoins une surveillance quasi-quotidienne pour un retrait éventuel des œufs qui blanchissent. L’éclosion intervient après une quinzaine ou une vingtaine de jours selon la température, et les alevins sont capables de consommer des nauplies d’artémias dès la naisance. L’apparition au deuxième mois d’un ocelle noir sur le pédoncule caudal permet de distinguer les femelles. La maturité sexuelle est atteinte vers l’âge de 10 mois.