Monrovia, capitale du Libéria
MENACES SUR LA PLANèTE KILLIS 3/6 ...
Pascal Bouchery
Si les killis figurent aujourd’hui parmi les poissons d’eau douce les plus menacés au monde, ce n’est pas un hasard. Déforestation, conversion des zones humides pour l’agriculture, urbanisation, dérèglement climatique, rejets de polluants, espèces invasives : les pressions qui pèsent sur leurs habitats sont nombreuses et en constante augmentation.
3 - Les pièges de l'expansion urbaine
Dans l’article précédent (2/6), nous avons vu combien l’intensification agricole contribue à la disparition des habitats des killis. Mais, pour certaines espèces, la menace la plus immédiate ne vient pas des champs : elle provient des villes. Plusieurs ne subsistent en effet qu’à proximité de centres urbains en expansion, et chaque nouvel aménagement peut les rapprocher un peu plus de l’extinction.
Quelques exemples en Afrique et en Amérique du Sud, parmi les plus significatifs :
Afrique : Guinée Équatoriale, Libéria, Cameroun
L’Afrique est le continent dont la croissance démographique est la plus rapide. Les projections des Nations unies indiquent qu’environ 80 % de l’augmentation de la population d’ici 2050 aura lieu dans les villes. La situation pour les killis vivant à proximité immédiate de grandes zones urbaines apparaît donc particulièrement préoccupante.


Localisation des principaux points d’observation de Fundulopanchax oeseri
Fundulopanchax oeseri : dans les faubourgs la principale agglomération de l’île de Bioko
Fundulopanchax oeseri est endémique de l’île de Bioko (ancienne Fernando Pó), au large de la Guinée Equatoriale. Sa répartition est exceptionnellement restreinte puisqu’il n’est connu que de l’extrême nord de l’île, dans les faubourgs et les environs immédiats de Malabo, ancienne capitale et principale agglomération de l’île.
Le développement de cette ville de plus de 200 000 habitants laisse peu d’échappatoires à l’espèce. L’extension des quartiers périphériques, le remblaiement des zones humides et les diverses pollutions associées à l’urbanisation détruisent progressivement les petits marécages et cours d’eau qu’elle occupe. Il est même possible que F. oeseri ait déjà disparu à l’état sauvage à la suite de la destruction de ses derniers biotopes.


Localisation des principaux points d’observation de Callopanchax monroviae
Callopanchax monroviae : la proximité d’une métropole côtière
Comme son nom l’indique, Callopanchax monroviae est intimement lié à Monrovia, la capitale du Liberia. Cette espèce est endémique des marécages de la plaine côtière qui s’étend sur une quarantaine de kilomètres à l’ouest et à l’est de la plus grande agglomération du pays.
La croissance démographique rapide de la ville (plus de 2 millions d’habitants) exerce une pression considérable sur ces milieux. En particulier l’urbanisation s’étend progressivement le long de la plaine côtière à l’est de Monrovia, où les agglomérations (Paynesville, Duazon, Gbono Town, Barnersville, Marshall) tendent à se rejoindre pour former une vaste conurbation qui fait disparaître progressivement les habitats naturels.
Les expéditions killiphiles sont rares dans ce pays, et l’on ne sait pas si l’espèce subsiste encore dans quelques secteurs résiduels. Aux dires des spécialistes de ce poisson, il resterait potentiellement un site où l’espèce serait présente dans la bande côtière qui s’étend au sud de la ville d’Harbel. Il est possible que des populations fragmentées se trouvent encore à l’ouest de Monrovia, dans des zones moins urbanisées.


Localisation des principaux points d’observation d’Aphyosemion bamilekorum
Aphyosemion bamilekorum : coincé entre deux villes des hauts plateaux
Aphyosemion bamilekorum est certainement l’un des Aphyosemion les plus menacés. Son aire de répartition très limitée se situe au cœur d’une région en pleine transformation, l’axe routier séparant Bafoussam et Mbouda, deux importantes villes de l’ouest camerounais distantes d’une vingtaine de kilomètres. La première héberge plus de 800 000 habitants, la seconde environ 150 000.
Ce n’est pas tant l’augmentation de la population que l’étalement des deux agglomérations qui pose problème. Avec une croissance démographique soutenue depuis plusieurs décennies (près de 4% par an), Bafoussam s’étend en direction de Mbouda le long de l’axe routier. L’amélioration des infrastructures de transport, les échanges économiques et la croissance des quartiers périphériques favorisent une urbanisation quasi continue entre les deux villes. L’espace rural intermédiaire se transforme progressivement, avec une densification de l’habitat et des activités. Or, tous les points de collecte d’A. bamilekorum se trouvent soit en zone urbaine, soit dans le corridor routier Bafoussam–Mbouda. À moyen terme si rien n’est fait, la survie de l’espèce paraît donc compromise.
Amérique du Sud : les mégapoles brésiliennes
Au Brésil, l’urbanisation constitue l’une des principales causes de disparition des mares temporaires du Cerrado et des plaines littorales. Ce sont donc les espèces saisonnières, dites « annuelles », qui sont les plus exposées. Leurs milieux, facilement drainés ou remblayés pour l’aménagement de quartiers résidentiels, de zones industrielles ou d’infrastructures routières, figurent parmi les premiers à disparaître lors de l’expansion des villes.
Deux grandes régions urbaines illustrent particulièrement bien ce phénomène : Brasília et Rio de Janeiro :


Les deux plus grandes mégapoles du Brésil après Sao Paulo : Brasilia et Rio de Janeiro
La création de Brasília, à partir de 1960, puis le développement rapide de ses villes satellites, ont profondément transformé les paysages du Cerrado. Les veredas (zones humides où les sols restent saturés d’eau une grande partie de l’année) et les mares temporaires qui jalonnaient les bassins du lac Paranoá – le lac artificiel qui enserre la ville – et du rio São Bartolomeu ont été progressivement drainées, remblayées ou fragmentées.


Simpsonichthys santanae, qui vit dans les environs immédiats de Brasilia, et localisation de l’unique biotope de S. botonei situé dans les faubourgs de l’agglomération
Simpsonichthys santanae n’est connu que des plaines inondables qui jouxtent le Ribeirão Santana, à proximité immédiate de Brasília. Les inventaires ichtyologiques n’ont retrouvé l’espèce que dans quelques mares marginales d’un très court tronçon du cours d’eau, tandis que les recherches menées dans les secteurs voisins, y compris par des expéditions killiphiles, sont restées infructueuses. La proximité des zones urbaines constitue aujourd’hui sa principale menace et lui vaut d’être classée en danger d’extinction.
La situation de Simpsonichthys boitonei est tout aussi préoccupante. Lui aussi est endémique du District fédéral. Jusque dans les années soixante, plusieurs populations occupaient les veredas des affluents du lac Paranoá. Aujourd’hui, la présence d’une seule population est encore attestée, dans une vereda du ruisseau Taquara, située à l’intérieur de la Réserve écologique de l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE).
Autour de Rio de Janeiro, c’est un autre type de milieu qui disparaît : les plaines côtières et les formations de restinga, autrefois riches en mares temporaires. L’expansion de la métropole, le développement touristique, la construction de lotissements et le remblaiement des zones humides ont profondément modifié ces paysages. Les espèces qui y vivaient ne subsistent plus aujourd’hui que dans quelques fragments isolés. Deux genres sont particulièrement concernés : Notholebias et Leptolebias.


Localisation des principaux points d’observation de Notholebias minimus
Autrefois très abondant dans les mares temporaires de la plaine côtière à l’ouest de Rio de Janeiro, Notholebias minimus a vu son habitat disparaître sous l’effet de l’expansion de la métropole. Présent à l’origine dans le bassin du rio Guandu, entre Itaguaí, Seropédica et les quartiers occidentaux de Rio, il ne subsiste plus aujourd’hui que trois ou quatre populations confirmées, isolées dans des milieux fortement fragmentés. Environ 90 % des mares temporaires qu’il occupait ont été détruites par l’urbanisation, et les dernières stations, pourtant parfois situées dans des espaces protégés, restent elles-mêmes à la merci de nouveaux projets d’aménagement.
Notholebias fractifasciatus illustre davantage encore les effets de l’urbanisation de la zone métropolitaine de Rio de Janeiro. Autrefois connu de trois localités où il était abondant, il a déjà disparu de deux d’entre elles, entièrement détruites par l’expansion immobilière. L’espèce ne survit plus que dans une unique mare temporaire de la région d’Inoã, au sein du système lagunaire de Maricá, où son habitat se limite à quelques mètres carrés. Cette dernière station est elle-même menacée par les dépôts de déchets et la dégradation continue du milieu, ce qui explique son classement en danger critique d’extinction.


Leptolpanchax sanguineus (ill. W. Costa, 2019), et localisation de quelques espèces saisonnières qui ne survivent que dans les faubourgs de Rio de Janeiro
Leptolebias marmoratus, lui aussi, a vu son habitat disparaître sous l’effet de l’urbanisation de l’agglomération. Jadis répandu dans les plaines de la Baixada Fluminense, en périphérie de Rio de Janeiro, il était considéré comme probablement éteint après la destruction des forêts et des mares temporaires de la région de Petrópolis. Il a été redécouvert en 2000 dans un unique fragment forestier à Nova Iguaçu, à une trentaine de kilomètres de sa localité-type. Aujourd’hui, la survie de l’espèce dépend de la préservation de ce dernier refuge, menacé comme le reste de la Baixada Fluminense par l’expansion urbaine et la disparition progressive des zones humides forestières.
Ces trois espèces ne sont hélas pas des cas isolés. Plusieurs autres killis annuels des plaines littorales de Rio de Janeiro, notamment Notholebias cruzi, Leptopanchax sanguineus, Leptopanchax splendens ou encore Atlantirivulus janeiroensis, connaissent des difficultés comparables. Tous dépendent de petites zones humides relictuelles, désormais enclavées au cœur d’un paysage fortement urbanisé.
Lorsque les derniers habitats d’une espèce se réduisent à quelques mares temporaires, l’expansion d’une grande agglomération peut suffire à provoquer un déclin irréversible. Pour ces killis hautement spécialisés, la sauvegarde de quelques hectares de zones humides représente souvent le dernier rempart contre l’extinction.
Dans le prochain article, nous verrons quelles menaces plus particulières font peser les rejets de polluants dans les cours d’eau.