Moissonneuses de soja en action dans une vaste exploitation au Brésil
MENACES SUR LA PLANèTE KILLIS 2/6 ...
Si les killis figurent aujourd’hui parmi les poissons d’eau douce les plus menacés au monde, ce n’est pas un hasard. Déforestation, conversion des zones humides pour l’agriculture, dérèglement climatique, rejets de polluants, urbanisation, espèces invasives : les pressions qui pèsent sur leurs habitats sont nombreuses et en constante augmentation.
2 - l'agriculture
La menace la plus immédiate qui pèse aujourd’hui sur les killis est l’expansion agricole.
Dans notre précédent article (1/6), il était question de la déforestation ; il faut cependant rappeler qu’en zone tropicale, la première cause de destruction des forêts reste la conversion des terres pour l’agriculture. Déforestation et agriculture forment ainsi les deux faces d’un même phénomène, avec des conséquences dramatiques pour les écosystèmes aquatiques.
Or, les régions les plus riches en espèces de killis — l’Afrique et l’Amérique du Sud — sont précisément celles où la pression agricole progresse le plus rapidement. Derrière les chiffres de production et les politiques d’autosuffisance alimentaire se joue une crise silencieuse : celle de la disparition des mares temporaires, marécages et plaines inondables dont dépendent ces poissons souvent ultra-spécialisés.
Afrique : la transformation progressive des zones humides
En Afrique, la perte de biodiversité aquatique est principalement liée à la conversion des zones humides en terres agricoles. Qu’il s’agisse d’agriculture vivrière ou de cultures commerciales — palmier à huile, bananes ou riz — cette transformation est majoritairement portée par une multitude de petites exploitations. La progression suit étroitement la croissance démographique : à mesure que les populations augmentent, les habitats naturels reculent, grignotés hectare après hectare.
Depuis la crise alimentaire mondiale de 2008, de nombreux États africains ont renforcé leurs politiques d’autosuffisance alimentaire. Cette orientation a provoqué une véritable ruée vers les terres cultivables, notamment pour la riziculture, entraînant la destruction de nombreux biotopes occupés par les killis.
En Afrique de l’Ouest, particulièrement le long du golfe de Guinée et dans le delta intérieur du Niger, les grandes zones marécageuses sont progressivement transformées en rizières ouvertes, où la végétation aquatique devient moins dense.
Un exemple avec la photo ci-dessous prise en Guinée : sur la gauche le marécage est encore intact avec ses herbes de milieux humides, à droite c’est une rizière à la végétation moins dense.

Ces nouveaux milieux favorisent les Cichlidés, mais deviennent défavorables aux killis, souvent incapables de rivaliser. Les Epiplatys, plus rapides, résistent mieux que les Aphyosemion, les Fundulopanchax ou les Micropanchax. En Guinée, au Sierra Leone et au Libéria, cette évolution menace directement des groupes emblématiques comme les Callopanchax (monroviae, occidentalis, toddi) ainsi que de nombreuses espèces du genre Scriptaphyosemion.


En Afrique orientale, la situation est tout aussi préoccupante. Les vastes plaines inondables aménagées pour la riziculture irriguée empiètent sur les habitats des Nothobranchius, espèces saisonnières vivant dans de petites mares temporaires à répartition très restreinte. Ces poissons dépendent d’un cycle naturel alternant inondation et assèchement : leurs œufs doivent impérativement passer par une phase de dessiccation pour se développer correctement.
Lorsque les zones humides sont maintenues en eau en permanence pour l’agriculture, ce cycle biologique est rompu. Même chez les espèces dites semi-annuelles, pour lesquelles des éclosions sans assèchement sont possibles, celles-ci restent marginales. Résultat : les espèces annuelles sont balayées, la fécondité des semi-annuels chute brutalement et les populations s’effondrent. Cette situation affecte particulièrement des espèces comme N. lucius, N. luekei, N. rubripinnis et N. ruudwildekampi

Vue aérienne d’une plaine cultivée en Tanzanie.
On aperçoit au fond quelques mares et zones mércageuses résiduelles, biotopes typiques des Nothobranchius.
À cela s’ajoute le drainage des mares saisonnières et des petits cours d’eau destinés à l’irrigation. Au Cameroun, les ruisseaux hébergeant Aphyosemion bamilekorum sont directement exploités pour irriguer les cultures de tomates, de maïs ou de haricots. En Tanzanie, sur l’île de Zanzibar, les mares occupées par Nothobranchius guentheri servent de réserves d’eau pour l’agriculture. Ces deux espèces sont désormais classées en danger d’extinction par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN).


Certaines espèces semblent déjà avoir disparu sous la pression agricole. Nothobranchius mkuziensis, en Afrique du Sud, et Nothobranchius steinforti, en Tanzanie, n’ont plus été observés depuis des années. À Madagascar, Pantanodon madagascarensis s’est éteint dès les années 1960, victime combinée de la conversion des marais en rizières et de l’introduction des gambusies (Gambusia spp.).
Amérique du Sud : l’offensive de l’agro-industrie
En Amérique du Sud, le phénomène prend une autre dimension. Ici, la principale menace provient de l’agriculture industrielle à grande échelle — soja, huile de palme, cacao, caoutchouc — combinée à l’élevage bovin extensif. Les monocultures remplacent des écosystèmes parmi les plus riches de la planète.
La Bolivie a ainsi perdu près de 15 % de ses forêts primaires entre 2021 et 2025, soit plus de six millions d’hectares, majoritairement convertis en surfaces agricoles intensives.
Au Brésil, l’agro-industrie transforme profondément le Cerrado, immense savane tropicale — grande comme 4 fois la France — qui concentre l’une des plus fortes biodiversités au monde. En quelques décennies, près de 90 % de sa couverture végétale originelle ont disparu sous l’effet combiné des cultures de soja, de maïs, de canne à sucre et de l’élevage.

Destruction du couvert végétal au Brésil entre 2001 et 2025, principalement concentrée dans le Cerrado, en raison de l’extension des cultures industrielles et de l’élevage extensif (Source : Global Forest Watch)
Dans certaines régions, un seul champ de soja peut s’étendre sur plus de cent kilomètres… Dans un tel contexte, les mares temporaires et les prairies inondables abritant des killis annuels sont littéralement rayées de la carte.

Piste le long d’un immense champ de soja au Brésil (Photo : Didier Pillet)
Les conséquences sont déjà visibles. Hypsolebias marginatus a vu son unique habitat détruit peu après sa description scientifique en 1996 ; l’espèce est aujourd’hui considérée comme éteinte à l’état sauvage. Autour du seul site connu d’Hypsolebias virgulatus, la végétation naturelle a entièrement cédé la place aux cultures de soja. Tous les biotopes connus abritant Simpsonichthys zonatus ont été détruits et la région a été complètement transformée par des champs de soja. Des efforts de collecte ont été entrepris en 2010 pour retrouver l’espèce, mais sans succès. Et ces exemples ne sont malheureusement pas isolés.


Plus au sud, dans l’État brésilien du Rio Grande do Sul, l’expansion agricole — notamment la riziculture — détruit progressivement les prairies humides où vivent les Austrolebias, soit par le remblayage des plans d’eau, soit par leur drainage pour l’irrigation des cultures. Les killis annuels y constituent désormais le groupe de vertébrés le plus en danger. Dès 2014, ils représentaient déjà près de 70 % des espèces de poissons d’eau douce menacées de cet État. Une situation similaire prévaut en Uruguay et dans le nord de l’Argentine, alimentée par la culture du soja à grande échelle pour nourrir le bétail du monde entier.
En Amérique comme en Afrique, les killis saisonniers figurent parmi les poissons les plus vulnérables à l’expansion agricole.


Matilebias alexandri et Austrolebias univentripinnis, deux espèces saisonnières affectées par l’extension des cultures de riz et de soja.
Les effets invisibles : pesticides, engrais et sédimentation
À la destruction directe des habitats s’ajoutent des impacts plus insidieux. L’utilisation massive de pesticides, herbicides et autres agrotoxines contamine les sols et les eaux de surface. Ces substances, de même que les effluents des usines, s’accumulent dans les cours d’eau situés en contrebas des cultures, affectant directement les poissons et l’ensemble de la chaîne biologique. Au Cameroun — l’un des principaux pays africains producteurs d’huile de palme — plusieurs espèces sont particulièrement exposées, parmi lesquelles Aphyosemion amoenum, A. bamilekorum, A. franzwerneri, A. (Chromaphyosemion) poliaki, A. (Chromaphyosemion) volcanum ou encore Fundulopanchax amieti. A noter que dans ce pays les trois-quarts des surfaces plantées sont le fait de petits exploitants dont les rejets industriels sont le plus souvent incontrôlés.
Certains killis semblent présenter une tolérance relativement élevée aux polluants chimiques, mais les données scientifiques restent encore fragmentaires. Rien ne permet aujourd’hui d’évaluer précisément les conséquences à long terme de cette contamination chronique sur leur reproduction ou leur survie.
Et les impacts ne s’arrêtent pas aux seules parcelles exploitées. Sur les versants et plateaux cultivés, les produits chimiques lessivés par les pluies contaminent également les bassins versants situés en contrebas, touchant parfois des populations de killis éloignées des zones agricoles elles-mêmes.
Les engrais chimiques aggravent encore la situation en favorisant les proliférations végétales et en déséquilibrant profondément les écosystèmes aquatiques.
Enfin, dans les plantations commerciales, notamment celles de palmier à huile, un autre phénomène entre en jeu : la sédimentation. L’érosion des sols dégrade les cours d’eau en aval et modifie durablement les habitats aquatiques.
Conclusion
Chez les killis, la disparition d’une simple mare peut signifier l’extinction d’une espèce entière. Leur extraordinaire capacité d’adaptation aux milieux temporaires les rend paradoxalement extrêmement vulnérables aux transformations humaines des paysages.
L’agriculture intensive et l’aménagement des zones humides effacent aujourd’hui, souvent dans l’indifférence générale, des écosystèmes uniques façonnés depuis des millénaires. Préserver les killis, c’est protéger bien davantage que quelques poissons rares : c’est défendre des équilibres écologiques fragiles et une biodiversité irremplaçable.
Dans le prochain article (3/6) nous évoquerons les effets du dérèglement climatique.