Grumier dans la forêt d’Eseka au Cameroun (Source : Photokadaffi – Wiki Commons)

MENACES SUR LA PLANETE KILLIS ...

Si les killis figurent aujourd’hui parmi les poissons d’eau douce les plus menacés au monde, ce n’est pas un hasard. Déforestation, conversion des zones humides pour l’agriculture, dérèglement climatique, rejets de polluants, urbanisation, espèces invasives : les pressions qui pèsent sur leurs habitats sont nombreuses et en constante augmentation.

Pourtant, la manière dont ces facteurs les affectent souvent plus fortement que d’autres poissons n’est pas toujours bien connue. Leur dépendance à des milieux restreints ou temporaires les rend particulièrement vulnérables.

Dans cette série de six épisodes, nous vous proposons de faire le point sur chacune d’elle. En commençant d’abord (1/6) par la déforestation…

1 - la déforestation

Les killis des genres Aphyosemion, Fundulopanchax et Epiplatys en Afrique, ainsi que de nombreux Rivulidae sud-américains (Anablepsoides, Atlantirivulus, Cynodonichthys, Laimosemion), sont intimement liés aux forêts tropicales humides. De nombreuses études montrent que la plupart de ces espèces dépendent étroitement du microclimat forestier : ombrage permanent, températures modérées, forte humidité atmosphérique et apport régulier de matière organique (feuilles, fruits, débris ligneux). La disparition de la canopée  représente une menace directe pour leur survie.

Ruisseau forestier au Cameroun occidental - Photo de Frédéric Salmeron

Ruisseau forestier au Cameroun occidental en saison sèche.
Les zones ombragées dominent, les racines et les matières végétales tombées des arbres assurent de nombreux refuges aux adultes ou aux alevins.

L’ouverture du couvert forestier entraîne systématiquement une augmentation locale de la température de l’eau, parfois de plusieurs degrés en saison sèche. Or, de nombreux killis forestiers présentent une tolérance thermique limitée, avec des seuils critiques relativement bas. C’est particulièrement notable pour les petits Aphyosemion d’altitude et les Diapteron : leur physiologie repose sur un métabolisme adapté aux eaux fraîches (souvent < 22 °C). La hausse des températures provoque un stress chronique, une diminution de la croissance et parfois une baisse de la reproduction.

La déforestation peut ainsi mettre en péril certaines espèces sans nécessairement détruire physiquement les ruisseaux. Très peu d’Aphyosemion par exemple  — sauf A. bamilekorum — pourraient survivre à l’absence d’un couvert forestier. Il en est de même pour le débroussaillage des berges, lorsqu’il fait disparaître les zones ombragées des plans d’eau. C’est le cas en particulier des Hypsolebias du groupe magnificus au Brésil : la destruction de la végétation riveraine qui régule la température de l’eau entraîne l’élimination rapide des poissons (Costa 2018).

Aphyosemion (Diapteron) georgiae Lolo 1 BDBG 04-15 - Photo d'Olivier Buisson

La modification du régime hydrologique constitue une autre conséquence de la déforestation. La perte de couverture végétale réduit la capacité du sol à retenir l’eau et diminue l’infiltration, entraînant une baisse globale des débits. Dans certaines régions, des ruisseaux permanents deviennent intermittents, voire disparaissent par portions entières en saison sèche. C’est un problème majeur pour les killis forestiers, qui exploitent des habitats très peu profonds — parfois quelques centimètres seulement. Leur disparition peut entraîner des extinctions locales rapides, particulièrement préoccupantes pour des espèces endémiques à distribution limitée.

Ainsi au nord de Madagascar, les populations de Pachypanchax sparksorum ont fortement diminué du fait de l’intermittence des cours d’eau entraînée par la déforestation autour de leur habitat. L’espèce est aujourd’hui classée en danger par l’UICN.

Ruisseau devenant intermittent durant la saison sèche (sud Cameroun) - Photo M. Keijman

Ruisseau forestier devenu intermittent en saison sèche (Sud-Cameroun, environs du parc national de Campo-Ma’an)

Enfin, la déforestation augmente la sédimentation, colmate les fonds de ruisseaux et réduit la disponibilité des refuges (racines, feuilles mortes). Pour des poissons de petite taille vivant dans des eaux lentes et encombrées de débris végétaux, la perte de ces conditions réduit les opportunités d’alimentation, de reproduction et de protection contre les prédateurs.

Ainsi, bien que discrets et évoluant dans des milieux souvent difficiles d’accès, les killis forestiers sont parmi les poissons tropicaux les plus sensibles à la dégradation des forêts. Leur survie est intimement liée à celle des grands massifs boisés, comme aux forêts galeries qui longent les cours d’eau en savane.

Dans le prochain article (Menaces sur la Planète Killis 2/6), il sera question de l’impact des activités agricoles.